Visite de l’exposition « Les laissés pour compte du bonheur »
Le 26 février 2026 nous étions une quinzaine de personnes de Bulle et Fribourg, d’ATD Quart Monde et de l’association Café Solidarités, à aller voir l’exposition Les laissés pour compte du bonheur au musée historique de Berne. C’est une des expositions qui circulent en Suisse sur les victimes de la coercition à des fins d’assistance. Elle touchait à sa fin, tandis que l’exposition de Lausanne, Placés. Internés. Oubliés ?, circule encore dans le pays jusqu’en 2028.

Cette journée à Berne nous a permis de nous rencontrer entre personnes de Bulle et Fribourg, certaines se connaissaient, d’autres pas. Pour les unes, ce sujet était une totale découverte, tandis que certaines avaient connu cette histoire douloureuse dans leur enfance. En février 2025, juste avant le démarrage de l’exposition, elles avaient prêté leur nom ou signé elles-mêmes sur place : des noms pour ne pas oublier. À l’entrée, nous sommes d’emblée éblouis par la voie lactée sur les murs, avec un nombre infini de signatures posées au milieu des constellations, représentant les milliers de personnes du pays qui ont vécu cette histoire douloureuse. Plusieurs ont reconnu leur signature : « Là, c’est moi juste à côté de la signature de mon père ! »
Nous entrons dans la salle de l’exposition, pas si grande mais tellement dense. Huit cabines avec des objets exposés, laissent voir et entendre dans un audioguide des témoignages d’une force incroyable. Dans le groupe, chacune et chacun y va à son rythme. Les regards se croisent : « C’est dur ! »

Les panneaux explicatifs laissent voir au grand jour le déni sociétal de l’époque. Comment avoir occulté ce poids énorme de l’État posé sur les pauvres dans les cantons des Grisons et de Berne comme dans tous les cantons ? Internements administratifs, arrachements des enfants aux parents, mises sous tutelle, stérilisations forcées, atteintes massives aux droits, jusqu’en 1981 et encore après. « Comment le pays s’est organisé pour que tout ce qui ne va pas soit ainsi caché ! », dit l’un de nous.
Après la visite, nous nous retrouvons tous dans une salle pour partager nos ressentis :
« J’ai été touché par les paroles de ce monsieur Ruedi Hofer qui était un enfant placé de ferme en ferme. Il dit : ‘Je n’ai pas été à l’école. Ce que j’ai appris dans ma vie, je l’ai appris des animaux.’ En l’écoutant, on voit que le geste du dédommagement est beaucoup plus que de l’argent. C’est la reconnaissance qu’il n’a jamais eue dans sa vie. »

« J’étais choquée de l’isolement et de la solitude des enfants dans les institutions. Ils n’avaient plus de contacts avec leurs parents. Ils étaient jugés, maltraités, et il n’y avait personne autour d’eux qui pouvait leur expliquer pourquoi ils étaient là. C’est comme ça que Uschi Waser, quand une fois adulte elle peut lire son dossier, découvre tous les mensonges et les jugements qui ont circulé autour d’elle. C’était comme des échos, tout le monde répétait la même chose sur elle. Elle ne pouvait pas se défendre. »
Les témoignages de ce passé encore récent sont des flashs brûlants sous nos yeux, dans nos oreilles. Même si c’était une époque avec sa morale, ces paroles sont des signaux d’alerte sur un poids social et les préjugés qui se poursuivent.
« Si on n’entre pas dans les cases de la bonne société, on est différent, on est mal vu. »
« Comment faire pour être au-dessus de tout ça ? On est poussé totalement à bout. Il n’y a plus d’échappatoire. »
« Il faut que ça s’arrête ! Il n’y a aucun changement sur certains points. J’ai entendu cette mère de huit enfants dire qu’ils se sont basés uniquement sur un moment où elle était ivre, il faut lui enlever ses enfants, alors que cela ne s’est passé qu’une seule fois ! »
« Parce que je suis pauvre, j’ai tous les défauts : comment on arrive à avoir ce genre de raisonnement, et encore aujourd’hui. Je vois le travail que je dois faire moi-même pour me défaire des préjugés. »
Caroline Petitat, volontaire permanente d’ATD Quart Monde