La pauvreté, un stress permanent
Le monde s’ouvre à toi ! – mais avec le boulet de la pauvreté à ton pied. Dessin réalisé à Treyvaux pendant une Université populaire Quart Monde.
La réalité quotidienne des personnes touchées par la pauvreté et les données scientifiques à ce propos.
Une contribution d’ATD Quart Monde et du Secours suisse d’hiver
« Quand ce n’est pas ceci, c’est cela ; quand ce n’est pas cela, c’est autre chose ; il y a toujours un autre souci. » Courir sans jamais arriver nulle part, en faire toujours plus sans que cela suffise jamais. Les regards, on les sent, partout, même quand on garde la tête baissée. Il faut payer la contribution à la classe verte aujourd’hui au plus tard, et ça tombe juste avant la fin du mois. L’appartement trop petit et bruyant, où chaque mètre carré compte, n’offre aucun répit. Comment faire les devoirs dans ces conditions ? La peur de décrocher en classe, de faire mauvaise impression, la peur du harcèlement aussi : l’école devient une mise à l’épreuve permanente, pour l’enfant et pour sa famille.
Quand le stress n’en finit pas
« Des repas sains et réguliers sont essentiels au bon développement de votre enfant ! » Eh oui ! Tout le monde sait ça. Mais ce qu’on ne sait pas, c’est combien il est difficile d’y parvenir. Il faut s’organiser pour acheter des produits à prix réduit à la fermeture des commerces, voir s’il y a quelque part des offres spéciales et s’y rendre en vitesse – encore faut-il avoir l’argent pour le bus ! Et aussi le temps : pas évident quand on fait des ménages aux quatre coins de la ville – qui paient mal, mais qui rapportent quand même quelques francs. Ensuite il faut encore cuisiner, même s’il est déjà tard. La faim, une constante pour les parents. Elle leur vole leur énergie et péjore leur état de santé. Faute d’un rythme stable qui leur permettrait de reprendre des forces, ils s’épuisent, ne se sentent pas bien. Mais on ne va pas chez le médecin pour ça, se disent-ils. Et de toute manière, ils n’en ont pas les moyens. Alors ils se contentent d’avaler un ou deux antidouleurs.
Une pression sociale permanente
« Pourtant il y a des aides à disposition ! » Oui, et la meilleure aide serait de procurer un soulagement : parler avec les personnes en situation de pauvreté pour lister les ressources disponibles, identifier les besoins essentiels, définir un plan d’action étape par étape. Et oui, l’aide existe, les services sociaux existent, mais sur le chemin de l’aide sociale, il y a la honte, les formulaires à remplir, les temps d’attente. Ensuite il faut se mettre à nu : les revenus, la situation personnelle et familiale, le logement, la caisse maladie… Si par malheur on oublie quelque chose, c’est forcément pris comme de la mauvaise volonté.
Et pourtant :
« La confiance ne passe pas par le contrôle, mais la confiance signifie que nous parlons au même niveau, que nous négocions au même niveau, que je peux aborder la discussion sans crainte, que je peux regarder mon interlocuteur dans les yeux, que je peux être critique » (rapport PIS, ATD Quart Monde, 2023, p. 24).
L’aide est apportée sous forme d’aide à l’autonomie, mais elle signifie souvent un pas de plus vers la dépendance. La pression sociale vient de tous les côtés : certains ne voient que les manques, d’autres jugent que c’est sans espoir et nous refusent les moyens qui nous permettraient d’accéder à une formation continue, à un changement touchant au logement… C’en est au point où, pendant des nuits sans sommeil, on s’imagine devant un tribunal… Mais : « Parfois nous n’avons pas de droits. Parfois nous avons des droits mais nous ne les connaissons pas. Parfois nous avons des droits et nous les connaissons, mais nous ne les revendiquons pas parce que nous avons peur des conséquences possibles, parce que nous sommes trop fatigués ou trop malades » (ibid., p. 21).
Faits et chiffres
- Les personnes en situation de pauvreté vivent moins longtemps : lorsque le logement se trouve dans un environnement à bas statut socioéconomique.1 À Berne et Lausanne, les femmes vivant dans des quartiers défavorisés perdent 2,5 ans d’espérance de vie, les hommes 4,5 ans.
- 8,1 % de la population suisse est touchée par la pauvreté et 16,1 % est menacée de pauvreté.2 Le lien entre le statut socio-économique et la santé est avéré. Les personnes qui, pour des raisons financières, doivent renoncer à de nombreux besoins (nourriture, logement, loisirs, achats) sont 6 fois plus sujettes à l’épuisement et à la dépression.3
- Un effet d’interdépendance se remarque souvent : la pauvreté stigmatise et isole, ce qui peut favoriser l’apparition de troubles psychiques ; ceux-ci à leur tour augmente le risque de situation précaire. Les troubles du sommeil sont plus fréquents chez les personnes vivant dans la précarité. Ainsi, les personnes qui ont (très) peu de moyens financiers souffrent nettement plus souvent de troubles du4 sommeil que celles qui sont dans une situation financière plus aisée.5
- La hausse du coût de la vie et de la santé a un impact plus marqué sur les ménages à faible revenu.6 En 2022, quelque 7 % de la population se situant dans la classe de revenus la plus basse renoncent aux soins dentaires, et même médicaux pour des raisons financières. Les personnes à faible revenu sont également les plus touchées en cas de rénovations7 ou de nouvelles constructions8 entraînant une augmentation des loyers, forcées qu’elles sont de changer de lieu d’habitation.
- Se faire plaisir avec un bon repas après une journée fatigante ? L’alimentation des personnes en situation précaire repose par la force des choses sur les produits abordables, p. ex. juste avant la fermeture des magasins. En effet, contrairement au loyer ou aux primes d’assurance maladie, il n’y a pas de montant fixe prévisible pour l’alimentation.9 Il en va de même pour les loisirs ou les vacances : 9 % des ménages suisses n’ont pas les moyens de partir une semaine en vacances et ainsi d’échapper quelque temps au stress quotidien.10
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Le Secours d’hiver soutient les personnes les plus vulnérables en Suisse depuis 1936. Il fournit des lits, des vêtements, des bons d’achat et des cartables et règle les factures urgentes (p. ex. frais médicaux), contribuant ainsi à atténuer de manière significative les effets de la pauvreté. Le Secours d’hiver se mobilise sur des thèmes centraux tels que Pauvreté et santé ou Pauvreté et logement.
Lors de la Conférence nationale du Secours d’hiver en mars 2024, ADT Quart Monde a présenté son rapport sur le projet Pauvreté-Identité-Société (PIS). Depuis, nos organisations œuvrent occasionnellement ensemble pour permettre aux personnes en situation de pauvreté de se faire entendre. Cet article est également le fruit de cette ambition commune.
Pour en apprendre plus :
- sur le Secours d’hiver et ses 27 bureaux en Suisse : à https://www.secours-d-hiver.ch
- sur le rapport du projet Pauvreté-Identité-Société : atd.ch/pis
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[1] https://www.bag.admin.ch/fr/activites-pour-la-promotion-de-lequite-en-sante
2 https://www.bfs.admin.ch/bfs/de/home/statistiken/wirtschaftliche-soziale-situation-bevoelkerung.assetdetail.34107044.html?_gl=1*1kkpy0u*_gcl_aw*R0NMLjE3NjE3NDY0MTEuQ2owS0NRanc5b2JJQmhDQUFSSXNBR0htMW1UcWtfbEgtUW5MbDV1SW1TS0FhTEJmRUQ2WHlOUTJQTTRNMGtEMjI5X0dDTHhWT1ZHOHJ4b2FBakszRUFMd193Y0I.*_gcl_au*NjQwMDEyNjk2LjE3NTk4Mjg4ODI. (Disponible en allemand seulement)
3 Office fédéral de la statistique OFS (éd.) (2023). Rapport social statistique de la Suisse 2023. OFS
4 Lund et al., 2018; Bösing & Schädle, 2017
5 https://www.bfs.admin.ch/news/de/2024-0165 (disponible seulement en allemand)
6 https://www.presseportal.ch/fr/pm/100003671/100933493
7 Suppa et al., 2019 : https://www.bwo.admin.ch/dam/fr/sd-web/f6TmjiOTr6bo/Energiearmut_DE.pdf (disponible seulement en allemand)
8 Kaufmann David et al., 2023: https://www.research-collection.ethz.ch/handle/20.500.11850/603229 (disponible seulement en allemand)
9 https://www.winterhilfe.ch/helfen/so-wirkt-ihre-spende/detail/wenn-das-taegliche-brot-zu-teuer-ist