J’ai de nouveau su pourquoi je me bats

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Jonathan Livingston le goéland est bien différent de ses semblables. Curieux, désireux de connaître l’infinie étendue de la mer et du ciel, il fait preuve d’une grande soif d’apprentissage, d’expériences et de compréhension. Il aime par-dessus tout s’envoler et s’enivrer de cette sensation de liberté, allant ainsi à l’encontre de la tradition de son clan. Je me plais à l’associer à ATD Quart Monde, qui se bat contre vents et marées pour un monde sans pauvreté.

La lutte avec le service social est parfois si éreintante que je suis tentée de baisser les bras. De déposer les armes. Il y a des jours où je n’y trouve plus le moindre sens. C’est dans l’un de ces moments de doute que j’ai rencontré une femme dont la situation financière s’était détériorée il y a peu et qui avait besoin de l’aide sociale. Lorsqu’elle s’est rendue au service social pour faire sa demande, on lui a suggéré d’emménager dans un studio et de se défaire de ses trois chats. En l’apprenant, j’ai ressenti une grande colère et, soudain, j’ai de nouveau su pourquoi je me bats depuis 16 ans contre la dépendance au service social.

À mes yeux, ATD incarne l’espoir. Le projet de recherche «Pauvreté – Identité – Société» (PIS) incarne l’espoir.Échanger avec les autres me donne espoir. Quels changements ont été introduits au sein du service social ces dernières années? C’est toujours la même rengaine: «Nous allons rapidement mettre des changements en place. Nous avons bien compris que cette approche fonctionne mal». Mais toutes ces promesses ne sont que mystifications, rien que de la poudre aux yeux politique: car en fin de compte, rien n’a vraiment changé. Le projet PIS aura en revanche une réelle incidence positive et amènera la société à réviser ses conceptions.

Changer de regard

Là est toute la clé du problème. Aussi longtemps que la société considèrera les personnes en situation de pauvreté comme responsables de leur sort, rien ne changera. D’une manière générale, les gens peinent à comprendre que l’on peut parfois se trouver dans une impasse et que, même en se démenant, aucun effort ne porte ses fruits. Pourquoi? Parce que ni la sphère économique ni la sphère politique ne jouent le jeu. Parce que la société, souvent au sein même de la famille, discrimine les personnes en situation de pauvreté, pauvreté dont elle est par conséquent elle-même en bonne partie responsable.

C’est là qu’intervient le projet PIS, qui entend bousculer les idées préconçues de la société. Comme je le dis toujours, chacun peut devenir pauvre à un moment ou l’autre de sa vie. Personne ne peut se prémunir contre un accident de voiture: il en va de même pour la pauvreté. Étant donné que le projet PIS rassemble des personnes de tous horizons, à savoir des scientifiques, des personnes touchées par la pauvreté, des professionnel·le·s du milieu social ou encore des juges, la société va pouvoir se départir quelque peu de son esprit d’autorité. Ses acteurs et actrices seront amené·e·s à penser: «Si un juge participe à ce projet, ça doit être sérieux». Je suis par ailleurs certaine que l’ensemble des personnes impliquées dans ce projet sauront s’exprimer et agir de manière objective. Ellesdiffuseront largement les enseignements tirés du projet PIS à travers toute la société. Tel est notre objectif.

J’en parle beaucoup autour de moi

J’aborde fréquemment cette problématique dans mon entourage. Cette sensibilisation prend du temps, mais les gens de mon âge commencent aussi à en parler avec leurs enfants. Et, pour la plupart, les adolescent·e·s sont davantage ouvert·e·s à la discussion que les personnes de ma génération. Cette ouverture d’esprit me donne espoir. Les autorités ne seront pas les premières à réviser leurs conceptions. La mentalité des «beaux étages», comme je les appelle, y est trop présente. On y trouve principalement des managers qui n’ont que le mot «efficacité» à la bouche. Coupé·e·s de la réalité, elles et ils n’ont aucune idée du quotidien des personnes touchées par la pauvreté. Non, cette transformation des consciences devra avant tout avoir lieu à l’échelle de la société civile. Je suis convaincue que le projet PIS contribuera de manière décisive à faire bouger les choses. Portée par cette conviction, je poursuis mon combat.

Marianne Rossel, militante ATD Quart Monde

Traduction de Stella Borrelli